LA CRISE DU MILIEU DE LA VIE POUR UNE FEMME
___________________
Le
parcours d’une femme s’inscrit dans une temporalité rythmée par des étapes qui impliquent des remaniements subjectifs,
fantasmatiques et identificatoires. Il est marqué par des changements dans le réel du corps de chaque femme et par
une modification de son image corporelle ( articulée au fantasme et située dans un espace de langage).
La
ménopause est un temps qui confronte chaque femme :
- à
un événement du corps : arrêt des règles, cessation des fonctions
ovariennes ;
-
à un événement psychique :
dialectiser la procréation et la vie sexuelle ;
- à
un discours dominant de la société où la
jeunesse est reine, où la vieillesse est refoulée, où la femme est pensée comme
mère et /ou comme modèle qui doit correspondre à certaines normes esthétiques .
Jean
Allouch disait : « Il n’est pas acquis d’appartenir à un sexe
ou un autre »
[i]
.
L’inadéquation
entre le fait d’être anatomiquement sexué et le fait de se penser homme ou
femme est particulièrement vivace à ce moment de la vie d’une femme, me
semble-t-il.
Une
femme est, de structure, privée d’un trait qui puisse garantir sa féminité,
nous dit Lacan.
La
ménopause est un événement strictement féminin qui, curieusement,
angoisse une femme, et la requestionne sur son « être femme » :
perte du rythme régulier des règles, perte de la fécondité… risque-t-elle de ne
plus être une femme ?
Quels
discours rencontre-t-elle alors ?
Discours des anthropologues
La ménopause n ‘est pas un sujet sur lequel on
trouve beaucoup d’informations, nous dit Françoise Héritier
[ii]
:
« sujet gênant, sujet censuré, sujet tabou ». Il apparaît que le
statut individuel de la femme ménopausée a tendance à changer dans les sociétés
primitives ou traditionnelles ». Elles sont vécues, nous dit-elle, soit comme dangereuses, soit accédant à un
statut de quasi masculinité et de respect. Chez les indiens Piegan canadiens,
remarque-t-elle (citant un article de Oscar Lewis), les femmes sont appelées
« Femmes à cœur d’homme ».
« Dans cette société décrite comme parfaitement patriarcale, où le comportement
féminin idéal est fait de soumission, réserve, douceur, il existe un type
reconnu de femmes qui ne se comportent pas avec la réserve et la modestie de
leur sexe mais avec agressivité, crânerie et hardiesse. Elles n’ont pas de
retenue en paroles ni en actes. Certaines urinent publiquement comme des
hommes, chantent des chants d’hommes, interviennent dans les conversations
masculines. Ce comportement va de pair avec une maîtrise parfaite des taches tant masculines que féminines. Elles
conduisent leurs propres affaires, ont le droit comme les hommes d’organiser
des danses du soleil qu’elles exécutent. Elles sont actives sexuellement. Pour
être reconnue « femme à cœur d’homme », il faut être riche, avoir une
position sociale élevée, avoir été mariée et être d’un âge avancé. Il vaut
mieux avoir été la fille préférée du père et dotée de chevaux. Devenues
« à cœur d’homme », elles épousent des maris plus jeunes qu’elles
dominent.
Il est intéressant de remarquer que les femmes
continuent à avoir une vie sexuelle mais avec de jeunes hommes. Il en est
de même chez les indiens Mohaves décrits par Georges Devereux
[iii]
:
« ses bras souvent pleins d’un jeune mari ou amant », « pas du
tout gênée de flirter avec un homme assez jeune pour être son petit
fils ».
La femme a-t-elle alors un rôle d’initiatrice ?
Dans la plupart des sociétés primitives, nous dit
Françoise Héritier, « la femme ménopausée est un être dangereux sur qui
risque le plus de peser l’accusation de sorcellerie, surtout si elle est
soupçonnée de continuer à avoir fréquemment des rapports sexuels lui permettant
d’accumuler une chaleur explosive ».
En Europe, nous connaissons la chasse aux sorcières
particulièrement vive au 16è et début 17è siècle, qui met en avant la femme
comme « possédée », du côté de la vie, du corps, de la nature…
La figure de la vieille sorcière reste à l’heure
actuelle présente dans les représentations qui circulent.
Dany Joseph Ducosson
[iv]
nous relate un fait divers à Haïti en Décembre 1995 où des femmes d’un certain
âge ont été battues et lapidées par la foule qui les a accusées d’être des
sorcières, des « loups-garous », d’avoir déterré un enfant et de
s’apprêter à le manger… Que mange le loup-garou ?, questionne Dany Joseph
Ducosson. Ce n’est pas le corps dans sa matérialité qui est désiré, mais ce qui
fait sa force spirituelle, nous dit-elle.
Est-ce qu’une femme qui ne peut plus donner la vie
est soupçonnée alors de manger un enfant pour s’approprier sa force ?
Discours des écrivains
Le discours véhiculé par les écrivains, hommes ou
femmes, est assez inquiétant.
Simone de Beauvoir écrit en 1949 dans « Le
deuxième sexe »
[v]
:
« Tandis que l’homme vieillit continûment, la
femme est brusquement dépouillée de sa féminité ; c’est encore jeune qu’elle perd l’attrait érotique et la
fécondité d’où elle tirait aux yeux de la société et à ses propre yeux la
justification de son existence et ses chances de bonheur. Il lui reste à vivre,
privée de tout avenir, environ la moitié de sa vie d’adulte. » Elle
ajoute : « L’âge dangereux est caractérisé par certains troubles
organiques mais ce qui leur donne leur importance, c’est la valeur symbolique
qu’ils revêtent. C’est moins du corps lui-même que proviennent les malaises de
la femme que de la conscience angoissée qu’elle en prend ».
Colette dans « La fin de Chéri »
[vi]
,
écrit en 1926, parle de l’héroïne vieillissante en ces termes :
« La jupe unie, la longue veste impersonnelle
annonçaient l’abdication, la rétraction de la féminité et une sorte de dignité
« sans sexe » ».
Thomas Mann
[vii]
,
dans « Le mirage », nous parle d’une femme de la cinquantaine, veuve,
qui s’autorise à déclarer son amour au percepteur de son fils après de longues
hésitations coupables. L’héroïne, exaltée par ce qu’elle nomme les « Pâques
de sa féminité », pense que ses règles sont revenues après une longue
interruption, que l’âme s’est révélée maîtresse du corps. Hélas, il s’agissait
d’un cancer mortel.
Guy de Maupassant publie en 1887 une très belle
nouvelle intitulée « Madame Hermet »
[viii]
décrivant admirablement le drame d’une femme vieillissante. En voici un
extrait :
« C’était une de ces femmes qui n’ont au monde
que leur beauté et leur désir de plaire pour les soutenir, les gouverner ou les
consoler dans l’existence. Le souci constant de sa fraîcheur, les soins de son
visage, de ses mains, de ses dents, de toutes les parcelles de son corps
qu’elle pouvait montrer prenaient toutes ses heures et toute son attention.
Elle devint veuve, avec un fils. L’enfant fut élevé
comme le sont tous les enfants des femmes du monde très admirées. Elle l’aima
pourtant.
Il grandit ; et elle vieillit. Vit-elle venir
la crise fatale , je n’en sais rien. A-t-elle, comme tant d’autres,
regardé chaque matin pendant des heures et des heures la peau si fine jadis, si
transparente et si claire, qui maintenant se plisse un peu sous les yeux, se
fripe de mille traits encore imperceptibles, mais qui se creuseront davantage
jour par jour, mois par mois ? A-t-elle vu s’agrandir aussi, sans cesse,
d’une façon lente et sûre les longues rides du front, ces minces serpents que
rien n’arrête . A-t-elle subi la torture, l’abominable torture du miroir, du
petit miroir à poignée d’argent qu’on ne peut se décider à reposer sur la
table, puis qu’on rejette avec rage et qu’on reprend aussitôt, pour revoir, de
tout près, de plus près, l’odieux et tranquille ravage de la vieillesse qui
s’approche ? S’est-elle enfermée dix fois, vingt fois en un jour, quittant
sans raison le salon où causent des amis, pour remonter dans sa chambre et,
sous la protection des verrous et des serrures, regarder encore le travail de
destruction de la chair mûre qui se fane, pour constater avec désespoir le
progrès léger du mal que personne encore ne semble voir, mais qu’elle connaît
bien, elle ? Elle sait où sont ses attaques les plus graves, les plus
profondes morsures de l’âge. Et le miroir, le petit miroir tout rond dans son
cadre d’argent ciselé, lui dit d’abominables choses car il parle, il semble
rire, il raille et lui annonce tout ce qui va venir, toutes les misères de son
corps, et l’atroce supplice de sa pensée jusqu’au jour de sa mort, qui sera
celui de sa délivrance.
A-t-elle pleuré, éperdue, à genoux, le front par
terre, et prié, prié, prié Celui qui tue ainsi les êtres et ne leur donne la
jeunesse que pour leur rendre plus dure la vieillesse, et ne leur prête la
beauté que pour la reprendre aussitôt ; l’a-t-elle prié, supplié de faire
pour elle ce que jamais il n’a fait pour personne, de lui laisser jusqu’à son
dernier jour, le charme , la fraîcheur et la grâce ? Puis comprenant
qu’elle implore en vain l’inflexible Inconnu qui pousse les ans, l’un après
l’autre, s’est-elle roulée, en se tordant les bras, sur les tapis de sa
chambre, a-t-elle heurté on front aux meubles en retenant dans sa gorge des
cris affreux de désespoir ? »
Le discours médical
Vers 1940 furent utilisés, d’abord aux USA, les
oestrogènes. S’est développée alors une immense campagne publicitaire avec le
livre publié en 1966 par le gynécologue R.Wilson « Feminine for
ever », traduit en Europe par « La ménopause effacée ».
La pilule de jeunesse (les oestrogènes) maintiendrait, dit alors Wilson, le
désir, le pouvoir de séduction, l’identité sexuelle.
Ce discours aborde la question essentiellement en
termes de déficit hormonal et de bienfaits des traitements hormonaux. Il a le
mérite d’amener la ménopause sur la scène publique, d’en parler dans les
médias, parmi les mouvements féministes alors que le sujet était tabou dans les
années 1960. D’autre part, les traitements substitutifs ont rassuré les femmes
en leur apportant un bien être. L’image corporelle que la femme avait
d’elle-même s’en est trouvée transformée, ce que la presse féminine actuelle
laisse très nettement apparaître.
Le discours médical, en s’en tenant à l’aspect scientifique,
a dénié le côté maléfique de la ménopause (« la ménopause effacée »),
déni dont se saisissent certaines femmes ayant, grâce au traitement
substitutif, pu garder des règles, et qui disent « je ne suis pas encore
ménopausée ». Ce déni revient, pour une femme, au niveau du réel de son
corps.
La société donne au médical la place du sujet
sachant.
Souvent les femmes se retrouvent seules avec leurs
angoisses qu’elles parleront essentiellement en termes de symptômes dans le
cabinet médical, attendant une réponse de ce côté là.
Le discours scientifique permet de renforcer
l’illusion que chacun de nous a de pouvoir retarder ou éviter la mort.
Le discours psychanalytique
Comme dans la littérature anthropologique, la
ménopause semble être un sujet censuré car très peu de psychanalystes en ont
parlé.
Freud évoquera la question, mais de manière
incidente, dans plusieurs textes
[ix]
.
Il insiste sur l’accroissement soudain de libido à
la puberté et à la ménopause.
Ces accroissements de libido, nous dit Freud,
contrariés par le discours de la société auquel certaines femmes consentent,
pourront entraîner névrose et angoisse.
Hélène Deutsch
[x]
abordera la question de la ménopause dès 1945. Elle consacrera une trentaine de
pages très intéressantes insistant sur « l’humiliation narcissique qu’il
est difficile de surmonter, la femme perdant alors tout ce qu’elle avait reçu à la puberté ». Presque toutes les
femmes traversent alors, dit-elle, une phase de dépression. Certaines ont tendance
à nier cet état de choses, à ne pas parler « la somme d’angoisse qui se
cache derrière les bouffées de chaleur, les vertiges, les transpirations, les
palpitations ».
La psychanalyste américaine Ruth Lax
[xi]
insiste beaucoup sur le déni important qu’elle entend chez ses analysantes à ce
moment de leur vie. Elle parle même d’un déni du sujet chez la plupart des
analystes. Elle devait, m’a-t-elle dit, animer un Workshop sur la ménopause à
New York en décembre 2000, à la réunion de l’Association Psychanalytique
Américaine. Cette table ronde n’a pas pu avoir lieu, car il n’y eut aucun
analyste pour y participer.
Madeleine Gueydan a écrit en 1991 « Femmes en
ménopause . Les transformations psychiques d’une étape de vie »
[xii]
.
Physiquement bien dans leur corps grâce aux progrès
de la médecine, socialement le plus souvent bien insérées grâce à leur statut
professionnel ou leurs activités diverses, les femmes de cinquante ans, nous
dit-elle, entament une nouvelle étape de
leur existence. « Il y a encore du chemin à faire sur la voie de la
féminité ».
Elle insiste sur le moment crucial d’un remaniement
du manque, sur le passage de la procréation à la création dans son sens le plus
large qui sera, nous dit-elle, une solution positive constatée dans la
clinique. Madeleine Gueydan décrit également les cheminements douloureux de
certaines analysantes : dépressions, retraits du sujet dans une position
narcissique primaire, somatisations…
Ce qui me semble étonnant et révélateur du tabou qui
concerne ce sujet, c’est que très peu de psychanalystes connaissent cet ouvrage
très important sur cette question.
Comment une femme, à l’heure actuelle, réagit-elle à
ces différents discours ?
Comment peut-elle les infléchir et ne pas les
prendre pour oraculaires ?
Une femme peut profiter de cette transition, des remaniements exigés
par ce nouvel événement pour trouver sa
manière de négocier avec ce dont elle dépend et trouver son propre cheminement.
Le parcours d’une femme est fait de discontinuités,
de déplacements, de flexibilités nécessitant des renoncements, mais avec des
promesses, des ouvertures à l’horizon. Quand la petite fille découvre la
castration de sa mère et la sienne, elle doit changer d’objet d’amour en
s’adressant à son père dont elle attend alors un dédommagement en échange de ce
dont elle a été privée (pénis, enfant, amour).
Pouvoir se prêter à être objet cause du désir d’un
homme et être par ailleurs un sujet désirant lui demande une flexibilité, un
déplacement.
Elle attend en échange l’amour d’un homme - ce qui
pourrait l’assurer d’un meilleur ancrage dans le symbolique - et la jouissance
sexuelle.
Quand, au moment de l’accouchement, il lui faut
renoncer à l’enfant imaginaire, elle accommode alors avec l’enfant réel. Pour
chaque femme, la subjectivation de ces changements nécessite une modification
des identifications. C’est une véritable épreuve.
L’étape de la ménopause fait-elle rencontrer à une
femme un remaniement plus difficile à assumer, et, si oui, pourquoi ?
Il me semble qu’elle rencontre alors une perte sans
dédommagement sanctifié par la société. La promesse annoncée est alors une
ouverture vers la vieillesse, vers la mort. Il n’y a pas de représentation
sociale de la femme de cinquante ans valorisée. Les discours qu’elle rencontre,
nous l’avons vu, sont :
-
le discours de la société, dévalorisant, et il
semble difficile et douloureux pour elle de pouvoir s’en dégager,
-
le discours médical, où la ménopause est parlée en
termes symptomatiques avec le spectre de l’ostéoporose ou du cancer
(« choisissez votre risque, mesdames ») ;
-
le discours de la chirurgie esthétique prônant le
lifting, renvoyant ainsi la femme à son miroir.
Il y a comme un no-woman’s land sans paroles :
pas d’espace pour parler son angoisse, la déstabilisation introduite par cet
événement.
La ménopause, comme la puberté, reconvoque pour
chaque femme l’épreuve du miroir, réinterroge le récit derrière l’image.
Sera requestionné comment d’une génération à l’autre
des informations se sont transmises inconsciemment, comment chaque parent a pu
subjectiver son identité sexuelle, son vieillissement et négocier son manque.
« Quand je me regarde maintenant, me disait une
analysante, je vois ma mère dans le miroir. Je n’avais pas réalisé jusqu’à ce
jour que je deviendrais vieille et que je mourrais ».
Est-ce alors un refus de s’apercevoir vieillie ?
Ce n’est pas moi, c’est ma mère que je vois dans le miroir.
Ce visage qui renvoie à celui de sa mère, lui
rappelle-t-il l’obscénité de la jouissance incestueuse ? Comment effacer
les traces du lien incestueux qui n’a jamais cessé ? Est-ce cela que
demandent certaines femmes au chirurgien esthétique à
travers un lifting ? Lui demandent-elles de séparer leur corps de celui de
leur mère ?
Et du côté du père… est-ce que le fantasme :
« avoir un enfant du père », chute lors de l’arrêt de la
procréation ?
La femme n’est-elle plus imaginairement en position
de séduire le père et d’en attendre de l’amour ? Y aurait-il chute alors
d’un idéal phallique ?
Paroles de femmes
« Je suis devenue transparente. Je ne suis plus
regardée comme un objet sexuel ».
L’une d’elles a été surprise par son lapsus. Elle s’est entendu dire : « Je
ne regarde plus les regards qui sont sur moi »… dévoilant ainsi sa
participation subjective fantasmatique.
Ce qui est surtout mis en avant, c’est la honte.
Honte de ne plus pouvoir remplir ce devoir de jeunesse et de beauté exigé de
toute femme ? Honte de ce réel du corps qui prend alors trop de
présence ? Michèle Montrelay, dans « L’ombre et le nom »
[xiii]
,
disait : « Ce corps si proche, qu’il faut habiter, est un objet en
trop que pour symboliser il faudrait « perdre » c’est-à-dire
refouler ».
Des rides sur le visage, l’une d’entre elles
dit : « ces salissures », « ces impuretés ».
« C’est comme une robe pas bien repassée .
J’ai besoin d’un pressing ». Est-ce que le vêtement n’est plus suffisant à
voiler le manque, l’imperfection ? Est-ce que la peau devient alors un
habit nettoyable, repassable ?
Avant, les règles étaient parfois signe d’impureté,
maintenant ce sont les rides qui sont vécues comme un signe d’impureté, ces
règles qui disparaissent…
Noelle Chatelet, dans « Un corps sur
mesure »
[xiv]
, a
écrit : « En parlera-t-on assez de cette épreuve imparable, fatale,
qui blesse chaque femme au plus intime ? Dira-t-on assez ce deuil de
la part vive de soi ? Tristesse du sang arrêté dans sa course. Vertige
d’une temporalité où le mois n’est plus un repère de joyeuse fertilité. Cette
tristesse et ce vertige s’inscrivent dans tout le corps. Le moindre trait du
visage en reflète la tourmente et s’affaisse davantage devant l’évidence. Puis
le doute s’installe, obsédant comme la jalousie, le doute sur sa propre
séduction ».
Comment soutenir un désir sexuel quand le corps se
modifie de façon inquiétante : rides, prise de poids, épaississement de la
taille, poches sous les yeux, taches de vieillesse, sécheresse vaginale,
troubles urinaires… et les fameuses bouffées de chaleur qui entraînent des
insomnies, de la fatigue et « qui font que la vie intime est exposée
publiquement »
[xv]
.
Certaines femmes savent trouver une nouvelle façon de se débrouiller avec leur
image, savent négocier avec ces nouvelles pertes.
« Je suis mon image à la trace , me dit
Mme X, et je vois là où ça se détériore et où il faut cacher. Si j’ai une nouvelle aventure, je demande la pénombre, je
me couvre. Je joue davantage avec le vêtement (depuis quelque temps elle achète
des vêtements qu’elle met 2 à 3 fois puis les revend et en achète d’autres).
Certes mon corps a changé, j’ai pris quelques kilos. Mais cela a coïncidé avec
un moment où j’ai arrêté de fumer, donc j’ai eu une plus belle peau. Quand j’ai
été hysterectomisée à 48 ans, j’ai été bouleversée, je l’ai vécu comme une
mutilation. Je n’ai plus eu de règles. Je ne pouvais plus avoir d’enfants. J’ai
pris physiquement conscience de la différence biologique : j’ai jalousé
les hommes qui pouvaient encore avoir des enfants. Mais curieusement, ma
sexualité a évolué à ce moment là, je suis devenue plus savante du désir des
hommes. Ce que j’ai perdu en pouvoir, je l’ai gagné en savoir. »
Mme Y me dit : « Quand mes règles se sont
arrêtées, ma fille a eu les siennes ; je l’ai vécu comme une
transmission ; cela n’a pas été douloureux pour moi. Quand mon visage a
vieilli j’ai traversé un moment difficile mais mon mari m’a dit « cela
m’émeut de te voir vieillir » et cela m’a beaucoup apaisée. Notre
sexualité est plus harmonieuse ; au début de notre rencontre son besoin de
rapports sexuels était beaucoup plus important que le mien : à présent,
nos rythmes sont plus proches. Les enfants sont partis. Mon mari et moi avons
déménagé, on reconstruit une nouvelle maison, on retrouve une énergie pour
nous, écriture pour moi, aménagement de la maison pour lui ».
La présence d’un homme à ses côtés à ce moment là,
qui accepte le vieillissement de sa femme et le sien, est tout à fait
important. « Aucun bistouri ne vaut un regard d’amour », dit Noelle
Chatelet.
Et un regard de désir, ajouterai-je, car à ce moment
de vacillement, plus que jamais une femme a besoin de rencontrer le désir de
son partenaire.
C’est ce point de croisement des désirs qui est
souvent difficile. Certains hommes se sentent menacés par la perte de fécondité
de leur femme, par la perte de la jeunesse de celle-ci. Leur narcissisme
s’accommode mal souvent de ce qu’ils vivent comme une amputation de leur
compagne, d’autant qu’ils rencontrent alors aussi leur propre vieillissement,
et parfois une diminution de leur puissance sexuelle. La réassurance dont un
homme a besoin périodiquement risque de les entraîner ailleurs… vers des femmes
plus jeunes.
Chaque femme abordera ce moment en fonction de sa
structure subjective, selon la façon dont elle a négocié le manque tout au long
de sa vie, selon la façon dont elle est arrimée au langage, et en fonction de
sa capacité à interroger les impératifs sociaux.
Certaines femmes, qui cultivent leur manque en
glissant vers une pente dépressive, vont donner alors libre cours à ce
sentiment de n’être rien, d’être sans valeur. D’autres femmes vont alors se
déplacer dans la structure : par exemple, une analysante a alors substitué
au désir d’être mère, le désir pour la mère, et a régressé en prenant celle-ci
à la place du père comme objet d’amour, quittant son mari pour vivre une
histoire d’amour avec une femme.
J’ai entendu certaines femmes s’écrouler dans ce
moment qui a reconvoqué pour elles des événements non symbolisés, des deuils
non faits, des avortements non parlés, des haines non subjectivées ( ainsi une
analysante a pu faire la lecture du vœu inconscient d’un sort cruel qu’elle
avait réservé à sa mère, et qui lui revenait, au moment où elle ne pouvait plus
être mère, de manière rétorsive).
La maladie ou la mort des parents, le départ des
enfants de la maison rendent ce temps du milieu de la vie d’une femme essentiel
pour le remaniement psychique : elle est requestionnée en tant que fille,
sœur, femme, et mère.
Ce temps de la ménopause, nous l’avons vu, est une
horloge biologique, qui confronte une femme à la perte d’une fonction
symbolique importante, la possibilité de procréer.« La voilà sans papiers,
sans passeports », nous dit Michèle Lachowsky
[xvi]
.
Elle rencontre alors des discours agitant une image de masculinité, le spectre
de la sorcière à la jouissance débridée qui n’est plus bordée par la
procréation, et la crainte d’être définitivement la mère, et non plus une
femme.
Lacan disait
[xvii]
:
« Savoir y faire avec son symptôme, c’est là la fin de l’analyse ;
savoir faire, savoir le débrouiller, le manipuler, savoir, ça a quelque chose
qui correspond à ce que l’homme fait avec son image, c’est imaginer la façon
dont on se débrouille avec ce symptôme ».
Imaginer une nouvelle façon de se débrouiller avec
son image, serait une possibilité offerte par ce temps de vieillissement.
L’assomption jubilatoire n’étant plus la même, une femme pourrait en profiter
pour se déprendre de la capture imaginaire, avoir un lien plus souple, moins
aliéné avec son image. Cette liberté plus grande lui permettrait de s’appuyer
davantage sur le symbolique, sur la création, sur la trouvaille, sur la
transmission…
En ce qui concerne sa sexualité, chaque femme la
vivra de manière singulière, bien entendu. On entend souvent une culpabilité
inconsciente liée, comme le notait déjà Hélène Deutsch, soit à des fantasmes
incestueux inconscients vis-à-vis du fils, soit à une rivalité identificatoire
avec sa fille. L’éloignement physique des enfants devenus grands fait chuter,
au moins de manière partielle, l’investissement érotique qu’elle avait du corps
de l’enfant. Du coup, peut se produire un phénomène d’angoisse, du type d’une
névrose actuelle, comme à chaque fois que se produit la disparition – quelle
qu’en soit la cause – d’un objet d’investissement libidinal. La libido reflue
alors sur le sujet désirant, qui se trouve confronté au risque de la dépression.
Ou bien, cette libido, qui lui fait retour, ravive son désir, la difficulté
étant la culpabilité liée au fantasme incestueux, toujours présent.
Il reste bien entendu la contingence de la
rencontre, et la difficulté qu’aurait, ou pas, un homme à vivre sa sexualité
avec une femme à qui il ne pourrait pas donner d’enfant, et qu’il imaginerait
alors trop exigeante au niveau de sa jouissance sexuelle.
Kathy SAADA
Mai 2001.
[i]
La psychanalyse : une
érotologie de passage, in Cahiers de
l’unebevue, PARIS, EPEL, 1998.
[ii]
Françoise HERITIER, La
femme de l’âge mûr dans les sociétés traditionnelles, in Journées de techniques avancées en gynécologie, obstétrique et
périnatalogie. Ménopause, sida, grossesse et société, PARIS, ARNETTE. 1990.
[iii]
Georges DEVEREUX, Femme
et mythe. Paris. FLAMMARION. PARIS 1982.
[iv]
Dany JOSEPH DUCOSSON, Les
loups-garous lapidés, in DERADES,
N°6, Revue caribéenne de recherches et d’échanges.
[v]
Simone de BEAUVOIR, Le
deuxième sexe. FOLIO ESSAIS. GALLIMARD. PARIS 1976.
[vi]
FLAMMARION. PARIS.1983.
[vii]
10/18. ALBIN MICHEL.
PARIS. 1954.
[viii]
Contes et nouvelles de
MAUPASSANT , 1884-1890, ROBERT LAFFONT ED. 1996.
[ix]
S.FREUD.1912 :
« Des types d’entrée dans la maladie
névrotique ».O.C.XI .PUF.1988.
1926 : « La question de l’analyse
profane ».O.C.XVIII. 1937 : « Analyse avec fin, analyse sans
fin ».
[x]
H.DEUTSCH. « La
psychologie des femmes », T.II. QUADRIGE.PUF. PARIS.1987.
[xi]
Ruth LAX, « The
expectable depressive climateric depression ». Bulletin of the Menninger
Clinic. NEW YORK. 1982.
[xii]
CLINAMEN. ERES.
TOULOUSE. 1991.
[xiv]
SEUIL. PARIS. 1998.
[xv]
Régine LEMOINE-DARTHOIS
et Elisabeth WEISSMAN, « Elles croyaient qu’elles ne vieilliraient
jamais ». ALBIN MICHEL. 2000.
[xvi]
In « Femmes, médecins et ménopauses » BERGER-LEVRAULT. 1999.
[xvii]
Séminaire « L’insu
que sait… ». Inédit.
Fermer
|