|
CONJUGAL ET/OU FAMILIAL EN CRISE OU EN RUPTURE :
QUELLES REPONSES PEUT APPORTER LA PSYCHANALYSE ?
Le
sujet élabore successivement trois registres identitaires :
existentiel, sexuel et générationnel, à la
représentation desquels il est confronté tout au long de
son existence. La clinique du Couple et de la Famille montre la complexité des relations intra et inter psychiques, liée aux différentes modalités de l’articulation entre ces trois registres chez chacun, à l’intérieur du groupe-couple et dans les relations familiales. Dans un couple, chacun des partenaires est donc l’objet d’investissements à la fois conjugaux et parentaux. L’histoire de chaque couple en est marquée. Les conflits qui peuvent en résulter en portent la trace, pouvant aller de la simple crise passagère à la rupture définitive. En fonction des troubles de l’articulation entre le Conjugal et le Familial et des modes d’expression du conflit, va se poser la question du choix de la réponse à apporter : conseil, thérapie, médiation, intervention juridique ou sociale… ? cure individuelle, thérapie conjugale ou familiale, travail analytique ou systémique, travail de soin ou de guidance… ? Nous évoquerons essentiellement dans cet article quelques approches abordées dans une perspective psychanalytique. Le Conseil Conjugal et Familial d’inspiration Psychanalytique Nous
ne parlerons pas ici de la fonction sociale du Conseiller Conjugal et
Familial (CCF). Nous n’évoquerons que sa fonction clinique
par rapport aux demandes émanant de personnes ou de couples
confrontés à des difficultés conjugales et/ ou
familiales temporaires ou plus
« structurelles » : situations de crise ou
perturbations liées à des évènements
difficiles ou déstabilisants, moments de l’existence
nécessitant une élaboration et une maturation, besoin de
clarifier certains points précis de la vie conjugale ou
familiale, nouveaux couples confrontés aux difficultés
des « recompositions » familiales, couples
confrontés à l’éducation des enfants ou des
adolescents… Le CCF propose un espace de parole, un lieu d’écoute et un cadre contenant permettant au(x) consultant(s) et au couple d’exprimer sa (leur) souffrance ou sa (leur) plainte (s) et de faire évoluer sa (leur) demande, qui s’exprime d’ailleurs souvent sur un mode défensif.
Selon Michel Artières (revue Dialogue n° 71, 1er trimestre 1981), « la relation conjugale joue un rôle de tiers entre le thérapeute et le patient, ce qui permet au conseiller conjugal de garder une place extérieure et de faire l’économie de l’interprétation du transfert ». La dimension transférentielle existe donc. Elle sous-tend la relation CCF-patient(s). A travers elle, se déroule un discours concernant le couple et passe toute la problématique inconsciente du ou des patients mais elle n’est pas l’objet d’une interprétation analytique. Face à une crise passagère ou à un conflit limité, un passage difficile, un blocage temporaire, quelques entretiens peuvent suffire et permettre au couple de rétablir une communication interrompue ou d’évoquer et approfondir un problème ponctuel. Parfois,
les résistances et les capacités
d’élaboration ne permettent pas, du moins pour
l’instant, d’aller plus loin. La démarche restera
limitée à quelques entretiens. La thérapie de couple est alors indiquée, soit pour des couples traversant des difficultés « structurelles », soit pour des couples qui ont pris conscience, au cours des entretiens de conseil conjugal, de la nécessité d’approfondir les mécanismes inconscients qui régissent leur fonctionnement de couple.
La Thérapie Psychanalytique de Couple Le couple est un groupe ou fonctionne comme un groupe à divers titres de par sa constitution dans la relation amoureuse, avec l’importance des processus inconscients dans le choix de l’objet amoureux et leur articulation dans la relation elle-même et dans sa dimension intergénérationnelle. « Les psychothérapies psychanalytiques de couple » supposent la prise en compte majeure des phénomènes inconscients, et notamment de transfert et de contre-transfert, l’ensemble s’exprimant à travers les processus associatifs en couple, les mots à demi ébauchés, les phrases corrigées, l’usage de déictiques incertains, de verbes à fonction illocutoire et d’autres expressions linguistiques ou paralinguistiques, évoquant l’activité fantasmatique, cachée ou partagée, et l’activité mythique ou mythopoiétique liée aux origines transgénérationnelles » (J.-G. Lemaire). La thérapie psychanalytique de couple est tout particulièrement indiquée lorsque les partenaires d’un couple traversent une situation de crise ou de conflit, s’inscrivant dans un contexte structurel et s’exprimant par une profonde souffrance, tout en restant suffisamment attachés l’un à l’autre pour souhaiter rétablir leurs liens affectifs, sexuels et de communication. Les couples « symbiotiques » et les couples s’inscrivant dans un conflit durable sont une indication spécifique. La thérapie de couple peut se présenter comme un lieu de différenciation qui peut ouvrir secondairement sur une thérapie individuelle. Une autre indication peut être celle de couples qui s’interrogent sur une éventuelle séparation et souhaitent, si elle se produit, qu’elle soit le moins douloureuse possible, en particulier pour leurs enfants. Cette indication peut se discuter avec une médiation familiale, surtout lorsque la décision de rupture est avérée. La règle de la « libre association » est fondamentale en thérapie de couple, ce qui pose la question de son application en situation groupale. Cependant, cette règle de liberté n’oblige personne à dire ce qu’il pense. Chacun a le droit de préserver ses secrets personnels et son espace psychique intérieur. C’est le paradoxe de la liberté d’expression ! Le thérapeute, par ses interventions et ses interprétations, favorise une « interfantasmatisation », en s’appuyant sur les phénomènes transférentiels et contre-transférentiels. En effet, le groupe-couple transfère sur le thérapeute et sur le cadre mais chacun des partenaires a aussi un transfert individuel et le thérapeute a un contre-transfert aussi bien sur le groupe-couple dans son ensemble que sur chacun de ses membres. La démarche psychothérapique implique un renoncement du thérapeute à toute action directe sur le réel. Ses interprétations visent à éviter les passages à l’acte. Il doit rester sensible, tout au long du travail psychothérapique, à l’expression de la « demande », afin que soit donné du sens aux plaintes, aux conflits et aux symptômes, à travers non seulement le langage verbal mais aussi les codes et « langages » non verbaux (signifiants de démarcation décrits par Guy Rosolato).
Thérapies psychanalytiques individuelles et Thérapies de couple Les problèmes conjugaux peuvent aussi s’aborder en thérapie individuelle. En effet, le travail sur le conjugal peut s’opérer soit dans le cadre d’une thérapie individuelle « centrée » sur le conjugal et/ou le familial, soit au décours d'unepsychothérapie analytique ou d’une psychanalyse, au fil des associations d’idées et de l’élaboration psychique. La demande de psychothérapie individuelle adressée à un conseiller conjugal ou à un thérapeute de couple d’orientation psychanalytique a une dimension spécifique par rapport à une demande de psychothérapie ou de psychanalyse effectuée auprès d’un analyste. Pour J.-G. Lemaire : - la demande n’est pas la
même. La plainte porte sur un aspect particulier
des difficultés de relation. Les premiers
entretiens favorisent l’élaboration d’une
authentique demande
psychothérapique,
- la pratique de « la chaise vide «, le conjoint étant absent, - l’importance des troubles
de communication entre les partenaires… - ceux qui ont investi le « couple » comme étayage de leur moi, et pour qui le conjoint n’est pas investi comme une personne à part entière, mais comme « l’autre du couple », « une moitié de couple », voire « une moitié d’eux-mêmes », - ceux qui ont choisi leur conjoint pour renforcer leurs frontières du moi et leur système défensif,
- ceux qui extériorisent le conflit intrapsychique dans l’interpersonnel. Beaucoup de ces patients consultent en pleine crise lorsqu’ils perçoivent que le conjoint n’est pas ou n’est plus à la place où ils l’avaient mis. Ils ne réalisent pas qu’ils traversent une crise personnelle et ont même souvent l’impression de traverser une crise de couple, voire même de subir une « crise » du conjoint. Ils n’ont donc pas conscience de leur implication personnelle. C’est en venant se plaindre de l’autre qu’ils expriment leur propre souffrance psychique et parlent de cette partie d’eux-mêmes qui les fait souffrir mais qu’ils ne peuvent percevoir que dans l’autre. Il leur faudra un travail sur les limites entre l’autre et soi pour pouvoir se penser soi en tant qu’individu séparé ». Ce travail préalable consiste à permettre la réintériorisation du conflit interpersonnel dans l’intrapsychique afin de déboucher, si cela s’avère possible, sur une demande de psychothérapie individuelle, voire une psychanalyse. Il s’agit alors de l’expression d’une autre demande et d’un autre contrat. Dans la thérapie individuelle « centrée sur le conjugal », le transfert est actualisé dans la relation conjugale elle-même et le transfert sur le thérapeute doit alors être élaboré par lui afin qu’il puisse en interpréter le sens et porter son interprétation essentiellement sur la relation conjugale. Cette
perspective pourrait faire penser à une limitation du travail
psychique entre patient et thérapeute, ce qui serait
négliger la qualité de l’expérience et de la
formation du psychanalyste et la nature du transfert qui peut
entraîner la projection de toute la problématique du
patient sur la relation thérapeutique,
notamment en ce qui concerne les structures narcissiques et
dépressives.
Les thérapies familiales d’orientation psychanalytique Il s’agit de reprendre, avec le groupe familial, et en instituant certains aménagements, les règles et les principes édictés dans le cadre de la cure individuelle et de la thérapie de couple : présence bi ou plurigénérationnelle, principe de la libre association (la « règle fondamentale » permet de créer dans la séance un espace où la pulsion peut se manifester en puisant ses représentations dans les fantasmes du (des) patient(s), permettant l’accès à son (leur) inconscient)), verbalisation des fantasmes et des rêves, règle d’abstinence (c'est-à-dire abstinence de tout rapport affectif dans la réalité entre le psychanalyste et son patient), neutralité bienveillante, analyse des résistances et des phénomènes défensifs, développement et interprétation du transfert et des mouvements intertansférentiels… Le principe consiste donc à créer les conditions et le cadre permettant à chacun de développer une activité de pensée et une élaboration psychique afin de permettre l’internalisation des conflits interpersonnels et intrafamiliaux, à travers le transfert sur le thérapeute des mouvements oedipiens. Les indications des thérapies familiales sont multiples : - troubles psychotiques, schizophrénie, - troubles psychosomatiques - toxicomanies, addictions diverses, - comportements suicidaires, - délinquance juvénile, - adolescents en rupture scolaire et/ou professionnelle - enfants battus ou victimes de sévices sexuels, - enfants pris dans les enjeux contradictoires des dissociations familiales, - parents battus… Parfois, comme il a été dit plus haut à propos des thérapies de couple, la thérapie familiale peut être le travail préalable d'une thérapie individuelle ou se mener parallèlement à elle.
La médiation familiale Elle n’est pas une psychothérapie. Elle est une nouvelle façon d’intervenir au sein de la famille. Selon le Code de déontologie de la médiation familiale adopté par l’APMF (Association Pour la Médiation Familiale), « la médiation familiale, notamment en matière de séparation et de divorce, est un processus de gestion des conflits dans lesquels les membres de la famille demandent ou acceptent l’intervention confidentielle et impartiale d’une tierce personne, le médiateur familial. Son rôle est de les amener à trouver par eux-mêmes les 5 bases d’un accord durable et mutuellement acceptable, tenant compte des besoins de chacun, et particulièrement de ceux des enfants, dans un esprit de coresponsabilité parentale ». L’enfant
est donc au cœur de la médiation, son enjeu
privilégié, celui qui « contraint »
ses parents à dépasser leurs haines et leurs conflits
afin de reprendre une communication qui leur permettra de trouver, dans
le meilleur des cas, des solutions négociées à son
sujet.
Le médiateur ayant cette approche doit non seulement avoir une formation spécifique en médiation, mais aussi avoir effectué un travail psychanalytique personnel. Il doit, en effet, pouvoir écouter ce qui peut être dérangeant et troublant : les mouvements affectifs, notamment de colère ou de haine, les émotions fortes, les manifestations d’angoisse ou de retrait, les accès dépressifs, les réactions persécutives…Son attitude doit être à la fois active et réservée afin de ne pas imposer des solutions qui pourraient être, en apparence, rationnelles mais pourraient aussi se révéler, dans ce contexte particulier, inutiles ou inadéquates… On peut dire que l’espace et le cadre de la médiation représentent un « espace transitionnel », au sens de Winnicott. Elle est tout d’abord un espace de parole. Chacun a le droit de dire ce qu’il ressent et imagine, en respectant la parole de l’autre, dans ce lieu et ce temps prévus à cet effet. L’instauration du cadre suppose que la censure habituelle soit levée, sous la caution protectrice du médiateur. Tout « l’art
« du médiateur consiste à favoriser
la circulation équilibrée de la parole, aussi bien dans
sa fonction locutoire qu’illocutoire, aussi bien dans son contenu
manifeste que latent. En s’adressant à l’autre, le
locuteur exprime quelque chose au médiateur qui doit
s’intéresser à cet acte illocutoire et à la
fonction du discours. La
règle d’abstention, si catégorique en
thérapie de couple, prend donc en
médiation une forme paradoxale. D’un
côté, le médiateur favorise l’expression des
conflits, reflet des processus inconscients de chacun, de
l’autre, il ne doit jamais oublier les problèmes et les
questions qui se posent dans la réalité, inscrivant la
parole de chacun dans des écrits qui formalisent
l’avancée du processus, avancée qui est fonction
des progrès de la « négociation »
et de l’élaboration psychique de chacun des partenaires. L’objectif final peut d’ailleurs être la rédaction d’un Protocole d’Accord pouvant être homologué par le JAF (Juge aux Affaires Familiales).
Bibliographie Dupré la Tour Monique, Thérapie individuelle en consultation conjugale ou thérapie individuelle centrée sur le conjugal, revue Dialogue n° 121, 3ème trimestre 1993, éditée par l’AFCCC Jaïtin Rosa, La thérapie familiale psychanalytique. Les recherches de l’école argentine : Enrique Pichon Rivière, revue Dialogue n° 172, 2ème trimestre 2006, éditions érès Lara (de) Alice et Lara (de) Pierre, « L’enfant, « objet transitionnel » de la médiation familiale », revue Dialogue n° 160, 2ème trimestre 2003, éditions érès Lemaire Jean-Georges, Thérapie du couple, Editions Techniques- Encycl. Méd.Chir. (Paris-France), Psychiatrie, 37-819-F-05, 1995 , 4p. Martinière Marie-Thérèse, La médiation familiale : panser ou penser les séparations conjugales ? revue Dialogue n° 144, 1er trimestre 1999, éditions érès Ramirez Hernando :
Site Personnel d'Alice de LARA
Pierre
de Lara
|